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Les Desbaillet

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Ils habitent Russin où ils cultivent la vigne depuis 1352. Voyage dans la campagne genevoise d’il y a 650 ans.

emmanuel grandjean
Publié le 15 juillet 2005
dans la Tribune de Genève

Rendre visite aux Desbaillet de Russin, c'est activer d'un coup la machine à remonter les siècles. Dans la cave du Domaine des Molards, juste à côté du tonneau géant de 10 932 litres qui fait la fierté familiale et l'admiration des visiteurs, un arbre généalogique étend ses branches sur la moitié d'un mur.

Un sacré morceau biographique qui raconte une histoire vieille de 650 ans. «On est remonté jusqu'en 1352», énonce Charles, le patriarche, en contemplant cette fresque de six siècles et demi de long.

Le premier Desbaillet attesté dans les annales s'appelle ainsi Jacquet. Le seigneur de Dardagny qui couche son nom sur le papier lui vend «trois poses» de terre dans la région du hameau des Baillets dans la commune de Russin. «Ce qui correspond à 81 ares genevois. Grosso modo un peu moins d'un hectare d'aujourd'hui. Il y plantera de la vigne.» Une vigne, soit dit en passant, qui entre toujours dans la composition des Chasselas, Gamay et Pinot Noir produits par la maison.

Sauf qu'aujourd'hui, l'exploitation des Desbaillet s'étend sur 24 hectares. Vingt consacrés à la viticulture et le reste planté d'arbres fruitiers - pommier, prunier, cerisier et pêcher. Après Charles, c'est Michel, le fils, qui a repris le flambeau, Alain son frère étant brusquement décédé en 1978. Etudiant en droit, il s'était plongé dans les origines de son clan avec l'aide du Professeur Binz, archiviste du canton.

Sur l'arbre des Desbaillet, une sève rosée file de la souche au sommet. «C'est pour mieux repérer notre lignée», explique Michel. Car les Desbaillet sont nombreux à battre ce coin de campagne genevoise. Il y a ceux avec un «s» final et les autres, tous de Russin, qui ne prennent rien après leur «t». «Il s'agit soit d'une erreur de copie. Soit d'une manière concertée pour éviter de s'embrouiller entre les différentes branches de la famille», note Charles. Les branches, justement.

Elles s'étirent vers Malval, vers les Baillets, vers Dardagny ou vers Russin. Bref, les Desbaillet essaiment peut-être dans tous les sens, ils ne vont jamais très loin. «Dans la famille, on n'a pas l'humeur voyageuse, plaisante Michel. A l'époque, on se déplaçait visiblement beaucoup à pied.»

A l'époque, surtout, on exerce le métier de la terre de père en arrière-petit-fils. «Notre maison date de 1719. Du plan d'origine, il reste le caveau qui servait autrefois de cuisine et une autre pièce à l'arrière.» Le paysan d'alors n'est pas tout à fait libre. Il doit rendre des comptes à son seigneur pour lequel il remplit d'harassantes corvées. Des tâches typiques de la campagne.

Et quelques autres plus fantaisistes. «Comme celle qui consistait à taper les grenouilles, raconte Michel. Friands de batraciens, les châtelains de l'époque les élevaient dans des mares.» Sauf que leurs coassements, la nuit, empêchaient parfois le maître de dormir. Le paysan avait donc l'obligation de quitter la chaleur de son lit pour faire taire les bestioles. En 1782, Horngasher, seigneur de Dardagny, affranchit par traité la corvéable famille de vignerons. «Celui-là a dû sentir le vent de la Révolution arriver», goguenarde Charles.

La nouvelle liberté acquise ne donne pas plus de jambes à la dynastie. A part cette fille partie en Angleterre qui revient de son voyage avec un époux en souvenir - un nommé Stievens qui laissera son nom au Domaine du Vieux-Clocher - on fricote dans les limites du territoire. Sur les registres fonciers, les terres jouent du coup au yo-yo. Les propriétés s'étendent et se morcellent au hasard des mariages. On compte aussi quelques sacrées unions comme celle de Fanny qui épouse à la fin du XIXe siècle Charles Jérôme, riche entrepreneur en matériaux de construction dont les hangars à marchandises existent toujours du côté de Vernier. Ou encore cet oncle qui peut, au début des années 1900, racheter le Château Fazy - vendu suite à la déconfiture financière de son illustre propriétaire - avec une fortune acquise par alliance.

Aujourd'hui, la bâtisse a été revendue. De même que la grosse maison située de l'autre côté de la route, en face de la ferme du domaine. Et si les Desbaillet continuent à travailler la terre, Michel reste le dernier à y cultiver la vigne. Pour la suite, on verra plus tard. Le métier est dur. Mais la jeunesse profite des vacances pour courir les cépages et se faire la main.